A Moscou, illégalité mode
d'emploi
Un site guide les habitants qui n'ont pas la «propiska», visa de résidence.
Par ANNE NIVAT
Le lundi 18 septembre 2000
Ces conseils - «habillez-vous correctement, mais sans extravagance», «montrez ostensiblement votre téléphone portable», «ayez l'air sûr de vous, sans arrogance» - ne s'adressent pas à des personnes se rendant à un entretien d'embauche, mais à de simples Moscovites, pour le cas où un agent de police leur exigerait leurs papiers! Depuis un an, nelegal.ru (illégal, en français), un des trente sites russes les plus visités, se fait le porte-parole des centaines de milliers d'habitants de la capitale qui y vivent de façon «illégale».
Depuis les années 30 et le régime de Staline, Moscou jouit d'un statut juridique spécial. Y sévit toujours, notamment, le régime de la propiska: l'enregistrement obligatoire auprès des autorités municipales de tout individu, Russe ou étranger, même touriste. Un tampon sur le passeport atteste que son détenteur est dûment enregistré. Mais la procédure, pourtant révisée, reste un casse-tête administratif, «en totale violation des lois fédérales», souligne Maxime Tchernigovsski, juriste pour l'entreprise de presse Kommersant.
Un habitant sur dix. Le maire de Moscou Iouri Loujkov ne fait rien pour arranger les choses. «Il prétend protéger ainsi les habitants de souche de la capitale des "éléments criminels" responsables de la "déstabilisation sociale et ethnique" de la ville», note Tchernigovsski. En tout cas, selon les estimations, plus d'un million de personnes sur les dix millions d'habitants de Moscou sont dans l'illégalité.
«J'ai voulu créer un forum pour que chacun puisse partager son expérience et se sentir moins seul», explique par e-mail Alexandre Milovanov, 26 ans, créateur du site, lui-même nelegal depuis qu'il est arrivé à Moscou en provenance de Krasnoïarsk (Sibérie) il y a huit ans. Si nelegal.ru propose un vaste choix de «techniques de survie» pour ne pas attirer l'attention des policiers, le site abonde également en informations pratiques pour réussir à se faire enregistrer à moindres frais et dans un délai acceptable. Nelegal offre aussi des liens avec des entreprises pouvant «faciliter» l'enregistrement. En clair, des boîtes qui graissent la patte des autorités, moyennant rémunération. Près de 15 000 francs, selon Maxime Tchernigovsski.
L'activité du site redouble d'intensité en période préélectorale, comme avant les scrutins parlementaire de décembre 1999 et présidentiel de mars. «Un citoyen sans propiska ne peut pas voter à Moscou. S'il ne peut rentrer chez lui pour accomplir son devoir civique, il est simplement privé de ses droits politiques», explique Maxime Tchernigovsski, qui répond gratuitement aux questions juridiques des cybernautes «illégaux» depuis près d'un an.
Abus policiers. Cent fois, Maxime a répété les mêmes conseils, et il est prêt à continuer tant que dureront les abus des policiers de Moscou: «Oui, les activités du maire et de sa police sont illégales. Oui, on impose à Moscou de s'enregistrer obligatoirement alors que ce n'est inscrit ni dans la loi ni dans la Constitution. Mais tant qu'il n'y aura pas de volonté politique, le fonctionnaire qui refuse de vous enregistrer ne sera pas puni. Et la volonté politique, c'est vous, moi et les autres qui la formons».
Depuis dix jours, nelegal.ru est fermé. «Pour raisons techniques», avance Alexandre Milovanov. Grippé, cet informaticien n'aurait pas encore eu la possibilité d'aller payer la location de son serveur.